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6 décembre 2013 5 06 /12 /décembre /2013 14:59

tobermory-1.jpgOn se demande souvent comment l’inspiration vient à un romancier et comment il donne de « la chair » à son roman. On prétend à juste titre que cette inspiration vient la plupart du temps de l’observation des choses de la vie courante, de scènes vécues transposées au plan romanesque. Le contenu d’un roman, tout ce qui enrobe la narration ( ce que j’appelle « la chair » du roman ) et tout particulièrement les descriptions de scènes ne seraient que la transposition du réel dans un univers imaginaire. Pour illustrer cela, je vais vous rapporter une expérience que j’ai vécue pas plus tard que ce matin. J’étais installé à la terrasse couverte d’un café dans le centre ancien de Draguignan. Les clients étaient assez nombreux et très différents les uns des autres. Il régnait sur cette terrasse fermée une ambiance chaleureuse, agréable, propice à l’envol de mon imagination. J’étais venu pour lire quelques chapitres d’un polar mais, tout en lisant, je me suis laissé allé à observer les gens autour de moi. Les conversations allaient bon train et des bribes de celles-ci me parvenaient au milieu de ma lecture. Je me suis imaginé mon personnage favori du moment, Tragos, présent à ma place sur cette terrasse. J’ai sélectionné, dans le produit de mes observations, ce qui était de nature à alimenter une description, ce qu’en peinture on appelle « une scène de genre ». En rentrant chez moi, je me suis livré à un exercice de style. J’ai rédigé un texte « brut de décoffrage » qui mériterait d’être retravaillé, certes, mais qui pourrait ressembler à ce qui suit :

 « Tragos pénétra sur la terrasse abritée des frimas de l’hiver par un auvent fermé et chauffée par des rampes à infrarouges. Il avisa dans un angle une table libre et s’y installa. Il avait emporté avec lui son polar dont le signet dépassait légèrement. Il s’aperçut qu’il en avait déjà lu les trois-quarts. Mais, l’ambiance chaleureuse de la terrasse et le bruit des conversations des nombreux clients qui se tenaient là le détournaient de sa lecture. Une femme âgée entra, chercha des yeux un endroit favorable  et, après quelques hésitations, s’approcha à petits pas pour venir s’asseoir à la table voisine de la sienne. A quelques pas, un groupe de jeunes filles attablées autour d’un café fumant devisaient en riant. Elles ressemblaient à de modestes employées de grandes surfaces, caissières, manutentionnaires ou agents de rayon. Enfin, c’est ce qu’il se crut en droit d’imaginer au vu de leur allure générale, de leur mise vestimentaire et des quelques bribes de conversations qu’il put saisir. L’une d’elles qui tenait le crachoir expliquait son parcours professionnel chaotique. Tragos crut comprendre qu’après avoir dû démissionner, elle avait fait plusieurs intérims avant de pointer au chômage. Un peu plus loin, un couple de quinquagénaires échangeait en plaisantant autour d’un chocolat chaud. Ils avaient l’air amoureux. Dans l’angle opposé, celui qui était adossé au café, trois hommes parlaient fort. L’un d’eux surtout, un grand barbu rougeaud. Il racontait aux deux autres son séjour en Californie. Tragos l’entendait  vanter les beautés de San Francisco, la vue qu’on avait sur le Golden Gate depuis la pagode et l’extraordinaire foisonnement des hortensias en fleurs du jardin japonais. Ses compagnons l’écoutaient religieusement et, de loin en loin, l’approuvaient arguant de sensations analogues dans d’autres villes de la planète. De l’autre côté de la table où se tenaient les jeunes filles, une femme vint s’installer. Elle approchait de la quarantaine. Tragos la voyait de profil et ne put s’empêcher de l’examiner à la dérobée. Elle était jolie et semblait perdue dans ses pensées. La patronne, car la femme fardée qui se tenait debout devant lui et qui avait largement dépassé la soixantaine ne pouvait être une employée, lui demanda ce qu’il souhaitait consommer. Un café, un américain, répondit-il sans quitter des yeux son livre. Un allongé,  corrigea pour elle-même la femme en s’éloignant. La vieille qui s’était assise à la table voisine s’adressa à la jeune femme qui était venue la rejoindre et qui lui faisait face pour lui demander ce qu’était un « allongé ». C’est un café que l’on allonge avec un peu d’eau chaude, d’où son nom d’allongé, lui répondit l’autre, avec une gentillesse affectée. La vieille, satisfaite de cette explication, se concentra de nouveau sur la feuille qu’elle avait présentée à son amie. C’était à l’évidence une facture comme avait pu le constater Tragos d’un coup d’œil indiscret. Il s’agissait fort vraisemblablement d’une jeune femme qui l’aidait à gérer ses papiers et à régler ses dépenses puisqu’elle entreprit de lui remplir un chèque que la vieille femme signa d’une main tremblante. La jeune femme au profil de déesse romaine avait toujours les yeux perdus vers l’horizon de la rue qui traçait sa perspective vers la place du marché. Tragos la trouvait de plus en plus jolie. Il se demanda si une aussi belle femme pouvait le remarquer. Un pochard vint s’installer sur la terrasse extérieure malgré le froid mordant. La patronne sortit prendre la commande et revint avec une bière pression. L’homme avait le visage rougi par l’alcool et le froid. Deux tables plus loin, une femme d’une soixantaine d’années, emmitouflée dans un manteau de fourrure défraîchi, la tête enfouie dans un bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, consommait un café fumant en s’absorbant dans ce qui ressemblait à un dossier administratif, à moins que ce ne soit médical,  songea Tragos en voyant la mauvaise mine de la femme, son teint hâve et ses yeux rouges et dilatés. A la différence de son voisin, elle n’avait rien d’une pocharde mais tout d’une malheureuse luttant contre l’indigence et la maladie. A l’instant où il quittait des yeux ce spectacle affligeant, Tragos vit que la jeune femme s’était levée et gagnait la sortie. Au moment de franchir la porte, elle se tourna vers lui et lui adressa un sourire. Tragos suivit des yeux sa silhouette féline qui s’éloignait en rapetissant  jusqu’à ce qu’elle ne fut plus qu’une poupée minuscule au coin de la place du marché. Il hésita un instant à se lever pour la suivre. Lorsqu’il prit conscience du caractère rédhibitoire de son indécision, la jeune beauté avait disparu. Alors, il  se replongea dans la lecture de son polar. »

     Voilà comment je me suis décentré pour laisser la place à mon personnage central, comment je l’ai plongé au cœur d’une situation vécue en extrapolant pour en faire une scène potentielle de roman. Ce type de scène est-il indispensable, apporte-t-il quelque chose au roman ? Certainement, car il permet soit de donner de l’épaisseur à un personnage, soit de créer une atmosphère qui, additionnée et combinée avec celle d’autres scènes, donnera au roman sa tonalité. Si, par exemple, je me pose le même type de question quant à l’utilité de la scène du pub sur l’île de Mull ( Extrait ci-dessous ) où le commissaire Payardelle, le personnage principal de « Rejoins la meute » déjeune en compagnie de ses collègues, je dirais que c’est parce que j’ai moi-même vécu cette situation dans un autre contexte et qu’elle m’a paru de nature à refléter au mieux l’atmosphère de l’endroit dans lequel j’avais envie d’immerger mes personnages. Pourquoi adore-t-on l’ambiance des romans de Fred Vargas ? En premier lieu, grâce à ses personnages mais aussi grâce aux lieux dans lesquels ils évoluent et qu’elle sait créer de toutes pièces…ou presque.

    « Après une installation rapide dans leur résidence, les trois hommes emboîtèrent le pas de Mac Laughlin qui les entraîna vers le seul pub du village, bondé comme une station de métro à l’heure de pointe. Il y avait, entre l’aspect désolé et désertique du port et la densité de la foule agglutinée au bar ou entassée dans la salle de restaurant, une telle distorsion que Théo ne put s’empêcher de s’interroger à haute voix sur l’origine de cette cohue.

    - Pour la plupart, ces gens travaillent dans le secteur : pêcheurs, employés du ferry, ou alors touristes ou simples autochtones venus se distraire le temps du repas, il y a du monde finalement sur cette île, expliqua Mac Laughlin. Et c’est le seul pub jusqu’à Tobermory, à quinze miles d’ici. Mais, vous allez voir, la patronne va nous trouver une place.

    Et, effectivement, au terme d’à peine dix minutes d’attente, ils parvinrent à trouver place à une table, installés entre deux mécaniciens du petit chemin de fer touristique, couverts de cambouis, et deux mamies obèses et volubiles, attablées devant un fish and chips copieusement garni de sauce. Visiblement ravi de trouver trois compères avec lesquels deviser et boire quelques pintes, Mac Laughlin, avec la complicité de l’aubergiste, était parvenu à les faire servir rapidement. Tout en déjeunant, le volubile retraité retraçait son parcours, sous le regard à la fois blasé et attendri de Mac Pherson qui avait dû entendre cent fois déjà le récit de ses exploits.

    - J’ai travaillé un peu partout dans le pays et notamment à Edimbourg, avec ce brave Mac Pherson, avant qu’il n’entre au Yard. J’ai fini ma carrière ici car c’est sur cette île que je suis né. Comme j’avais hérité une maison de mes parents, je m’y suis installé définitivement pour ma retraite que j’ai prise voilà deux ans. En qualité de constable, c’est moi qui ai dirigé l’enquête sur les trois meurtres. Des collègues du Yard sont venus me prêter main forte car les recherches ont été croisées avec les assassinats de Linlightgow et de Stirling. Mac Pherson était en France à cette époque.

    Mac Laughlin ne parlait pas un traître mot de français. Mac Pherson parvenait à traduire sans trop de difficulté. Nul ne prêtait à proprement parler attention à leur conversation mais, de temps à autre, des regards se tournaient vers eux lorsque l’un des Français prenait la parole où que, dans le brouhaha de la salle, une phrase prononcée trop fortement et parlant de meurtres, éveillait la curiosité de leurs voisins. »

 

 

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