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22 juillet 2014 2 22 /07 /juillet /2014 14:56

barre-copie-1.jpgBarre-des-Cévennes, le 21 mai 2010,

 

    Le village était curieux, tout en longueur, le long de la départementale qui reliait Florac à Sainte-Croix-Vallée Française. Tout y était vieillot et le temps semblait s’être arrêté sur cette cité aux maisons d’une autre époque dont certaines portaient encore, lisible sur la pierre, leur raison sociale d’antan. La vie semblait avoir déserté ces immeubles aux façades noires et aux toits de lauzes, lestés de pierres pour résister aux assauts du vent. Seuls, deux ou trois commerces au centre du village offraient un semblant d’animation. De minuscules venelles aux marches raides et inégales reliaient la rue principale au niveau supérieur du village, là où se trouvait la vieille église romane dans laquelle Marco savait pouvoir trouver le père Marcellin.

    Il découvrit le vieux curé agenouillé devant l’autel, dans la pénombre. De dos, le prêtre ressemblait à l’une de ces statues primitives, squelettiques et tordues comme du bois de noyer. Marco demeura campé, immobile, à l’entrée de la nef, attendant que le père Marcellin eût achevé de dire ses prières. Au bout de quelques minutes, le prêtre se releva péniblement et se tourna vers celui dont il avait deviné la présence.

    - Me cherchez-vous, mon fils ? demanda-t-il, d’une voix chevrotante.

    - Oui, mon père. Je m’appelle Marc Modelli et je suis officier de police judiciaire. J’aimerais vous entretenir des meurtres de la ferme des Garrotières.

    - Vous voulez parler de ces pauvres malheureux que les gens du village surnommaient les Sans-Culottes ?

    - C’est ça, mon père.

    - Je croyais que cette affaire était tombée dans l’oubli, que les enquêtes qui se sont succédé avaient échoué. On s’y intéresse donc encore !

    - Vous avez raison de dire que les enquêtes ont échoué jusqu’à maintenant mais j’appartiens à une équipe spéciale chargée de rouvrir le dossier.

    Le curé leva les bras au ciel.

    - Mon pauvre garçon, je suis le premier à m’en réjouir mais que voulez-vous que je vous apprenne de plus aujourd’hui ? Ces pauvres malheureux ont été tués par des suppôts de Satan. Si la Justice des hommes est incapable de retrouver leurs assassins, le jour viendra où Dieu les jugera.

    - La Justice des hommes n’a pas dit son dernier mot, mon père. Verriez-vous un inconvénient à me conduire là-haut et, si possible, à me présenter à la famille qui habite la ferme voisine ?

    - Les Fantoni ?

    - C’est cela, les Fantoni.

    - Si vous y tenez ! soupira le prêtre. Mais je crains bien que vous perdiez votre temps sur tous les tableaux. Les Fantoni ne veulent plus entendre parler de cette affaire et la ferme des naturistes est à l’abandon.

    - Nous verrons cela après, mon père ! Pour l’instant, j’aimerais quand même m’y rendre.

    Marco ne regretta pas d’avoir cédé à l’insistance du père Marcellin qui tenait à toute force à le véhiculer dans sa vieille Méhari. Le chemin sur lequel ils s’engagèrent était à ce point défoncé qu’il aurait cassé la suspension de la voiture de location. Marco décida d’aller directement à la ferme des Garrotières. Il avait hâte d’être en prise directe avec la scène de crime qu’il avait imaginée à la lecture du dossier. Les dernières centaines de mètres furent extrêmement pénibles à parcourir. Les ronces avaient envahi le chemin et les pluies avaient creusé de profondes ornières. La pauvre Méhari souffrait mille griffures et mille soubresauts.

    - Je ne suis pas revenu ici depuis l’époque des meurtres, déclara le prêtre. D’ailleurs, plus personne ne s’y aventure. Depuis cette histoire, on l’appelle la ferme maudite.

    Le curé stoppa sa voiture dès que la maison fut en vue. L’esplanade qui les séparait de la bâtisse était envahie par les herbes folles et des arbustes avaient commencé à pousser entre les dalles. L’endroit était sinistre mais, curieusement, il s’en dégageait une grande sérénité. Marco comprenait aisément pourquoi les naturistes avaient choisi ce lieu. On sentait presque planer la présence des anciens occupants. Contrairement aux gendarmes qui avaient fait porter leurs premiers soupçons sur des gens du village, Marco imaginait mal des autochtones menant une expédition punitive contre une petite communauté qui, même si elle contrevenait aux principes de la morale villageoise, vivait terrée à plusieurs kilomètres du bourg et ne se mêlait jamais à la population.

    Le père Marcellin restait immobile et silencieux, comme s’il se recueillait. Son visage était livide. La table sur laquelle les victimes avaient pris leur dernier repas en compagnie de leurs bourreaux était encore là, rongée par la pluie, le soleil et le gel. Les couverts avaient disparu, à l’exception de quelques assiettes que le vent avait balayées et dont des éclats gisaient encore au sol, entre les herbes folles. Les fenêtres de la maison étaient barricadées par des planches clouées. Les scellés de la porte avaient été arrachés et ses deux battants, dégondés, pendaient misérablement. Ce qui avait été une scène de crime minutieusement décrite et analysée dans le dossier, le lieu habitable que décrivaient les clichés des gendarmes, n’était plus qu’un champ de ruines envahi par la végétation. Les deux hommes contournèrent la bâtisse. Ce qui avait été le jardin ressemblait à une friche où commençait à prospérer un début de garrigue. Qui aurait pu s’imaginer qu’une cérémonie épouvantable s’était déroulée là, quatre ans auparavant, que des hommes avaient pu y enterrer vivants d’autres hommes, les avaient vu disparaître un à un, sous la terre meuble, en captant dans leur ultime regard l’horreur et la souffrance de leurs derniers instants. Marco n’eut pas besoin du prêtre pour localiser les sept trous. En laissant courir son regard, sous l’ombre aérée du fenouil sauvage, il parvint à deviner sept taches plus foncées, en forme de rectangles. A ses côtés, le père Marcellin s’était recueilli. César crut voir des larmes couler sur ses joues. Il se mit à psalmodier : « Mon Dieu, ce n’est pas possible. Mon Dieu, ce n’est pas possible. » Il s’était mis à hoqueter. Marco posa sa main sur son épaule. Etait-il raisonnable que ce fût lui, un mécréant fini, qui réconfortât un prêtre ? En règle générale, c’était le contraire qui devait se produire. Il chercha les mots susceptibles de l’apaiser.   

    -  Ils avaient été drogués. Ils n’ont probablement pas souffert.

    En même temps qu’il prononçait ces paroles, Marco savait qu’il mentait, que le dérivé d’hysope administré aux victimes avait causé chez eux une paralysie des membres mais n’avait en aucun cas supprimé leur état de conscience. Ils s’étaient parfaitement rendu compte de ce qui leur arrivait.

    - Mon garçon, quand j’ai fini de dégager la terre qui recouvrait son visage, si vous aviez vu ses yeux. Je n’avais jamais vu l’expression d’une telle terreur dans le regard d’un être humain. Ils se sont vus mourir, mon fils ! Ils se sont vus mourir ! scanda-t-il. Dieu de miséricorde ! Comment cela est-il possible ?

    Marco l’arracha au spectacle de ces tombes, encore trop présentes dans la nature et dans son esprit, pour retourner à la Méhari. Il n’y avait plus rien à espérer de ce lieu voué à une malédiction éternelle où la nature allait poursuivre patiemment sa reconquête, jusqu’à effacer un jour toutes les traces de la barbarie des hommes. Le chemin disparaîtrait avant longtemps et seuls le curé et les plus anciens des villageois conserveraient vivante, pendant quelques années ou quelques décennies, la mémoire de ces crimes. Ils la perpétueraient, en la remodelant, en lui redonnant un sens compatible avec la morale des hommes. Ensuite, avec le temps, cet évènement tragique serait sublimé et deviendrait légende, cette redoutable machine à effrayer les enfants pour les maintenir sur le bon chemin et à transformer le crime des hommes en malédiction, les déchargeant ainsi de leurs responsabilités. On ne parlerait plus alors de naturistes, d’ostracisme et de routards mais d’âmes égarées, d’esprits malins et de mauvais sort. Ces pensées renforcèrent Marco dans l’idée que son athéisme et son matérialisme profonds étaient plus que jamais justifiés. Pour autant, à le voir dans un tel état d’affliction, il ressentait pour le vieux curé un sentiment qui ressemblait à de l’affection.       

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commentaires

A
BONJOUR : J,AI BEAUCOUP AIME ET APPRECIE LE DEROULEMENT DE L,ENQUETE MENEE DE MAIN DE MAITRE PAR TOUTE L,EQUIPE.JE REMERCIE PARTICULIEREMENT L,AUTEUR JEAN MICHEL LECOK QUI MA PERMIS DE DECOUVRIR ET D,APPRECIER TOUS SES TALENTS D,ECRIVAIN.
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M
Bonjour Mr LECOCQ<br /> Je tiens à vous féliciter pour votre nouveau roman "Rejoins la meute!".<br /> Il m'a tellement captivée que je l'ai dévoré en 10 jours! Merci pour cette intrigue passionnante et bien ficelée qui laisse le lecteur en haleine jusqu'aux toutes dernières pages. Le livre est<br /> maintenant dans les mains de mon compagnon qui lui aussi a du mal à le lâcher! Encore bravo pour votre style très fluide que j'apprécie particulièrement. A bientôt pour de prochaines aventures!<br /> Magali PAYAN (prof d'école à Grimaud)
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M
<br /> <br /> Merci pour votre avis qui me va droit au coeur. Heureux que vous ayez apprécié "Rejoins la meute !". Merci pour votre fidélité. Amicalement.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> JM. lecocq<br /> <br /> <br /> <br />

Issn 2267-0947

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  • : J'écris et je publie des polars, ou des thrillers, selon les préférences. Ce blog est destiné à les présenter, à évoquer mon activité d'écriture et à publier mes coups de coeur.
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